Revue de presse : Les Makers, chevilles ouvrières de la relocalisation

Les Makers, chevilles ouvrières de la relocalisation

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Les Makers, chevilles ouvrières de la relocalisation
Le fablab Ici Marseille fabrique des masques pour les soignants en première ligne de la lutte contre le covid-19 / © Vincent Desombre

Depuis 2012, à Montreuil, Aix-en-Provence, Marseille et Nantes, les artisans et les entrepreneurs du réseau de manufactures collaboratives Make ICI créent chaque jour des produits « fabriqués en France ». Une force sur laquelle il est nécessaire d’appuyer une partie du plan de relance selon Nicolas Bard, co-fondateur de Make ICI et Montreuillois.

Nicolas Bard, co-fondateur de Make ICI

Depuis le début de la crise, la mobilisation des makers contre le Covid-19 est sans précédent. Les Français découvrent la puissance de ce mouvement né aux Etats-Unis au début des années 2000, fondé sur le partage des connaissances et des outils nécessaires à la fabrication, sur la convergence entre les savoir-faire numériques et artisanaux. Aux quatre coins de France, professionnels et particuliers se mobilisent ainsi depuis plus d’un mois pour produire masques, supports de visières et respirateurs artificiels pour les personnels soignants. La rapidité de « ceux qui font eux-mêmes » à trouver des solutions au problème d’approvisionnement de masques offre un coup de projecteur aussi inattendu que largement explicable sur la culture maker. Et qui pourrait bien rester durable.

Leviers indispensables de création de valeur et d’innovation (économique, sociale, etc.), le partage et la collaboration ont permis de décupler l’énergie de la mobilisation en période de crise. En développant des solutions open source à la production de masques, visières et respirateurs artificiels et en les partageant à travers leurs réseaux, des artisans et des makers ont permis à d’autres de produire par eux-mêmes, contribuant à leur tour « à l’effort de guerre » et au mouvement de solidarité.

Ainsi chez ICI Montreuil, Arthur Dalaise et Charles Poirot, co-fondateurs de La Biche-Renard, startup qui crée du contenu pour l’impression 3D, ont mis à contribution leurs 4 imprimantes pour fabriquer des masques FFP2 pour les hôpitaux André Grégoire à Montreuil)et Pompidou à Paris. Les designers Claire Dumont et Etienne Axelos de Z-Zéro ont détourné l’usage de leurs imprimantes 3D grand format. Originellement conçues par le duo pour concevoir du mobilier, elles permettent aujourd’hui d’imprimer 72 supports de visières en 6 heures pour les personnels soignants et les employés de la mairie de Montreuil. Toujours à Montreuil, les équipes du fablab La Verrière utilisent également l’impression 3D afin de réaliser des supports de visières et des attrape-poignées, notamment pour les agents municipaux. Frédérique Tissier, responsable du fablab et tapissière d’ameublement, a également conçu un prototype de masque en tissu, le « mieuKrien ». La notice est disponible auprès des adhérents de la Maison Pop, association d’éducation populaire à Montreuil.

«28 fablabs, makers, et makerspaces du Grand Paris se sont regroupés en collectif pour identifier les besoins de la ville, des personnels soignants en Île-de-France et organiser la production et les livraisons»

Chez ICI Nantes, Yann Lebleu et Pierre Lebreton ont fondé Dulse, premier studio alliant le recyclage de déchets plastique à l’impression 3D et ont déjà livré, grâce à leurs 6 imprimantes et 18 supplémentaires (prêtées par des designers comme Antoine Taillandier, par l’Ecole Centrale, l’Inserm et 3dpop), plus de 1000 supports de visières au CHU de Nantes, à des EHPAD, à des CCAS (Caisses centrales d’activités sociales), etc. A Aix-en-Provence, en début de confinement, Olivier Meynard, fablab manager d’ICI thecamp est arrivé, avec deux imprimantes 3D, à créer 30 supports de visières par jour qu’il a distribués aux hôpitaux marseillais Saint-Joseph et Sainte-Marguerite. Très rapidement, il a pu ensuite fédérer 60 makers pour finalement imprimer 12000 visières commandées par l’AP-HM (Assistance publique – Hôpitaux de Marseille). Chez ICI Marseille, Nouria Nehari, relieuse et maroquinière, vient tous les jours dans son atelier afin de réaliser des masques de protection pour les équipes d’ICI Marseille ainsi que pour des associations et des entreprises locales.

À Paris, 28 fablabs, makers, et makerspaces du Grand Paris se sont regroupés en collectif sous l’impulsion des équipes de Jean-Louis Missika, adjoint à la maire de Paris chargé de l’urbanisme et des projets du Grand Paris, et en coordination avec l’association Fabcity GrandParis, pour identifier les besoins de la ville, des personnels soignants en Île-de-France et organiser la production et les livraisons. Pour finir, la communauté de l’Electrolab, célèbre hackerspace de Nanterre, a inventé, conçu et testé un pousse seringue en un temps record.

«Neuf Français sur dix souhaitent une relocalisation des productions essentielles»

On l’aurait certes souhaité dans des circonstances plus joyeuses, mais il est un fait, cette crise a donné un beau coup de pub au « fabriqué en France ». La notion de relocalisation, qui s’était déjà imposée après la crise de 2008 dans une logique de création d’emplois, est devenue encore plus frappante pendant cette crise du Covid-19 au travers du prisme de l’épineux problème de l’approvisionnement en masques. Selon le sondage Odoxa-Comfluence pour Les Echos, les Français ne veulent pas que l’après-coronavirus ressemble à l’avant. Neuf Français sur dix souhaitent une relocalisation des productions essentielles (agriculture, industrie, santé) et une poussée durable du « Made in France ».

La crise actuelle a donc re-posé la question de la (re)localisation des activités de fabrication et il y a fort à parier que cette question reste essentielle en sortie de crise. L’Etat va vouloir soutenir des activités essentielles. La Région Île-de-France a d’ores et déjà adapté son aide aux entreprises, PM’Up, au Covid-19 pour sauvegarder la production et permettre de fabriquer des masques, des respirateurs… Des mairies commandent aussi des équipements de protection à des artisans locaux. Ce soutien à la filière française pour lequel les fablabs, TPE artisanales et autres makerspaces sont en première ligne est une force sur laquelle il est nécessaire d’appuyer une partie du plan de relance.

La France doit conserver ses capacités de fabrication, pas seulement industrielles comme le montre cette crise où ce sont les makers, artisans, TPE du « faire » qui ont lancé la mobilisation pour subvenir aux besoins des personnels soignants. Quelques usines gigantesques pleines de robots possédées par des fonds américains ou chinois, formatées pour un type de production ne seront jamais aussi agiles et réactives qu’un réseau organisé de milliers de tiers-lieux de production, de TPE artisanales, de fablabs, de manufactures remplies d’artisans, d’ouvriers, d’ingénieurs et de makers qui « font ».

«Les villes et les métropoles doivent s’imposer l’aménagement de quartiers productifs à l’image des Fabriques à Marseille»

Les villes et les métropoles doivent s’imposer l’aménagement de quartiers productifs à l’image des Fabriques à Marseille, le plus grand quartier productif en zone urbaine d’Europe en développement depuis 18 mois. La ville et l’aménageur ont commencé par faciliter l’implantation d’une manufacture de 3.500 m2. Elle héberge déjà une communauté de 100 artisans et entrepreneurs du « faire » qui construisent une filière de production locale et qui mettent en place un écosystème de circuits courts vertueux (conception / fabrication / achat local).

Elle commence à implanter des emplois utiles qui participent à l’aménagement du quartier (fabrication de la signalétique, du mobilier urbain, des parties communes des aménagements intérieurs) et au déploiement de services utiles pour les habitants (chutothèque, conciergerie technique, prêt d’outils, magasin du Fabriqué ICI, etc.). Dans les 18 prochains mois vont s’implanter un fablab associatif d’insertion co-animé avec des associations locales (initiations et accompagnement des publics en difficulté, etc.), un centre du réemploi (à partir des déchets de construction et des ateliers), un espace de logistique pour organiser entrées et sorties des matières et produits manufacturés, une école de formation et de modules de montée en compétence animée par les artisans pour transmettre leurs savoir-faire, pour permettre à ceux qui veulent se reconvertir dans les métiers du « faire » de pouvoir le faire.

«Les Français ont acquis ce sentiment qu’à leur petite échelle ils pouvaient eux aussi être utiles»

Autre particularité chez les entrepreneurs du « faire », le rapport qu’ils entretiennent au travail. La taylorisation du travail intellectuel, liée à la complexification du monde de l’entreprise, avait déjà conduit à une crise de sens incitant de plus en plus de jeunes urbains et de cadres bardés de diplômes à fuir les « métiers à la con » selon l’expression de David Graeber, pour exercer de nouveaux métiers, notamment dans le secteur de l’artisanat.

A n’en pas douter, cette quête de renouveau et de sens au travail devrait se poursuivre après crise. Que ce soit chez les néo-artisans de la première heure ou chez ceux à venir. En devenant les héros ordinaires des personnels soignants, en se rendant utiles, les Français ont acquis ce sentiment qu’à leur petite échelle ils pouvaient eux aussi être utiles, qu’ils pouvaient « faire » et qu’en « faisant » ils pouvaient changer les choses. Un sens trouvé ou retrouvé qui pourrait aussi déborder sur leur sphère professionnelle et leur façon d’envisager leur travail dans les prochains mois et les prochaines années.

«Depuis 2012, l’apprentissage, la montée en compétences et la transmission sont au cœur de nos manufactures ICI»

Avec ce plus grand temps de cerveau disponible, permis par le télétravail et les mesures de chômage partiel, les Français ont plus de temps pour réfléchir, se découvrir, se recentrer. Selon un récent sondage Sociovision « Quelle société après le coronavirus ?» qui, chaque année, mène une enquête sur les valeurs et les modes de vie, les Français ont réalisé l’importance de maintenir un équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle. Une tendance qui devrait vraisemblablement s’accélérer après la crise à mesure que les Français prennent conscience que, dans cette période incertaine, rien ne vaut une vie pleinement épanouie. Et que l’épanouissement pourrait aussi les amener, qui sait, à changer de voie professionnelle.

Depuis 2012, l’apprentissage, la montée en compétences et la transmission sont au cœur de nos manufactures ICI. Pour nous lancer dans cette aventure, avec mon épouse et associée, nous avons quitté ensemble nos anciens jobs et milieux professionnels. Nous accueillons de nombreux artisans qui se sont reconvertis. Anthony Mendizabal (Peace Maker) était peintre aéronautique, il est aujourd’hui tapissier. Après un début de carrière en tant que responsable commercial, Alexis Malmezat (AL.MA ) est aujourd’hui artisan ébéniste d’art et réalise du mobilier contemporain sur-mesure. Thibaut Pitois a monté l’Atelier Pan après un début carrière en agence de pub. Clément Zask, lui, a quitté le monde fabuleux du conseil pour devenir ébéniste. Graphiste de formation, c’est à l’autre bout du monde, en Australie, que Marion Claracq découvre l’univers de la bijouterie. Aujourd’hui, 4 ans après, elle se consacre surtout au sur-mesure. Un néo-artisanat du 21ème siècle qui mixe artisanat et fabrication numérique, qui séduit aussi les demandeurs d’emploi longue durée et les seniors en réorientation professionnelle que nous accueillons et formons dans nos manufactures et qui se réorientent vers les métiers du « faire » pour vivre d’une activité qui a du sens pour eux. Ils suivent nos formations « Entrepreneur Makers » labellisées Grande Ecole du Numérique et s’installent dans nos ateliers en utilisant l’écosystème des manufactures et du flux d’activité qu’elles peuvent apporter.

Avec la pandémie, les Français ont découvert les valeurs et la capacité de tous ceux qui, dans les fablabs et makerspaces au coeur de nos territoires, se mobilisent, produisent, innovent et inventent des solutions en temps réel. Les communautés des tiers-lieux de production et leur savoir-faire sont une richesse (et une réalité) sur laquelle la France doit plus que jamais s’appuyer.

Plus d’infos sur makeici.org

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April 29, 2020 at 08:21AM

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