Revue de presse : Pourquoi tant de tutos ?

Pourquoi tant de tutos ?

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[Une version courte de cet article est parue sous forme de tribune dans Libération – numérique –
le dimanche 3 Mai sous le titre "Tutos partout, santé publique nulle part"]

 

Vous avez remarqué ? Ils sont partout. Les "tutos". A l’infini. A chaque temps. A chaque moment. De la crise. Du confinement. Tutos partout et [insérer ici le mot qui vous semble le plus adapté : masques, respirateurs, lits d’hôpitaux, personnels soignants …] nulle part.

D’abord il y eut le "comment se laver les mains". Et ses variations infinies : étatiques, musicales, illustrées, gestualisées, dessinées, en réalité augmentée, décalées.

Puis vînt le temps, qui dure encore, du "comment fabriquer des masques". Moi qui ne suis pas spécialement fan de tutos au regard de ma propre incapacité à planter un simple clou, le fait d’en regarder me ramenant donc irrévocablement à ma condition d’incompétence pratique et technique, moi qui ne suis pas fan de tutos, disais-je, j’en ai dévoré hébété des centaines. Avec ou sans élastique, avec ou sans couture, avec ou sans tissu. Des tutos "comment fabriquer des masques" délivrés par tout ce que l’humanité compte de diversité : femmes de ménage mexicaines, couturières espagnoles, adolescentes youtubeuses beauté, médecin chef des armées, ancien soldat des forces spéciales, survivalistes ayant enfin trouvé l’utilité sociale qu’ils briguaient. Pour les lecteurs CSP++ du Monde, on trouvera également un tuto avec patron à taille réelle validé par l’AFNOR qui pointe nos inégalités couturières et probablement sociales.

Masque-monde

Pensant avoir enfin trouvé le mien, celui ne nécessitant qu’une chaussette dépareillée et une paire de ciseaux, il advint que des questions de découpe, de taille (de chaussette) ou bien de simple positionnement de mes oreilles firent que même celui-ci constitua un échec domestique supplémentaire s’ajoutant à ma pourtant déjà longue collection de "mais comment suis-je en capacité de foirer des trucs aussi simples ?"   

Nous entrons désormais dans le temps où s’avancent en cohorte les "comment laver son masque". En tissu. A 60 degrés. Avec de vieux draps. Sans avoir besoin de faire une machine à laver pour 3 masques toutes les 4 heures. Avec un fer à repasser. Au savon de marseille. Au vinaigre blanc. Sans détériorer les fibres. Chaque étape est un vertige. Chaque question un abîme. Chaque vertige et chaque abîme conduisant à d’autres tutos, forums et pages wikipédia (au mieux) ou Doctissimo (au pire) sur les vertus du vinaigre blanc, sur l’impact du savon de marseille sur la saleté, sur la dégradabilité des tissus soumis à des lavages trop fréquents en machine, et ainsi de suite. Sur les tutos toujours à tâtons nous avançons.

Et l’on pourrait aussi parler des innombrables "comment nettoyer des surfaces potentiellement contaminées" délivrés par les autorités sanitaires et dont on perçoit de plus en plus difficilement la différence avec des Youtubeurs ménage et arts de le maison. 

Face à ces tutos du "démerdez-vous braves gens" se dressent, à l’opposé, les postures dominantes du "laissez-nous faire et ayez confiance" dès qu’il s’agit de techno-surveillance ou de solutionnisme bon teint et masquant opportunément les carences de l’état.

Cette société, notre société, cela n’est pas nouveau, a vu depuis longtemps émerger la figure du Hacker, qui est aussi celle du "maker". "Makers" qui sont d’ailleurs bien plus anciens sociologiquement et techniquement que les Hackers (qui sont liés à la contemporanéité de l’informatique), puisque les makers, eux, renvoient aussi à "l’ouvriérisation" de l’agir social et technique précédant le Fordisme et la première révolution industrielle, un temps où chaque foyer comportait ses "makers" détenteurs de savoirs opérationnels aujourd’hui souvent générationnellement oubliés ou délaissés : couture, tricot, jardinage, et tant d’autres. Tant de savoirs transmis par héritage social plutôt que par tutoriel capital.

Comme si nous disposions aujourd’hui du mode d’emploi des savoirs mais plus des savoirs eux-mêmes …

Juste fais-le.

Société de makers, donc. Et avec cette société l’avénement concomitant du Do It Yourself. Le DIY. Prononcez "Di aïe waï". Et sa question souvent oubliée ou refusant d’être frontalement posée : Do It ? Why ? Le faire ? Pourquoi ? 

Pourquoi se retrouve-t-on dans la situation d’accepter de faire nous-mêmes ce que d’autres devraient faire pour nous ? D’autres que nous finançons par nos impôts, par exemple. D’autres qui pourraient l’être par une politique fiscale plus juste et redistributive, autre exemple.

Car le DIY, le "faites-le vous-mêmes", dépasse naturellement le seul cadre du bricolage pour s’étendre, dans nos états libéraux, à des secteurs entiers de l’accompagnement social et humanitaire : pensons ici aux associations seules en charge de l’accueil des migrants, pensons ici aux Restos du Coeur, pensons ici à tout ce que faute de le "faire" nous-mêmes nous "finançons" nous-mêmes : du téléthon aux innombrables appels aux dons se substituant à des financements publics pérennes et à des choix budgétaires impensés ou impensables pour la doxa libérale.

Faites-le vous-mêmes. Secourir des migrants en méditerrannée. Faites-le vous-mêmes. Loger des exilés mineurs à la rue. Faites-le vous-mêmes. Offrir des repas chauds à des gens dans la misère. Faites-le vous-mêmes. Financer la recherche publique sur les maladies génétiques. Faites-le vous-mêmes. Faites-le vous-mêmes. Faites-le vous-mêmes.

Alors nous l’avons fait. Certains avec la régularité d’une horloge. D’autres de manière plus aléatoire. Certains à temps plein. Avec dévouement. D’autres avec bien plus de discernement. Selon son temps, ses moyens, ses convictions, ses courages ou ses lâchetés. Mais globalement nous l’avons fait. Et c’est pour cela que ce monde a tenu. Qu’il tient encore. Que le courage et l’humanité de quelques-uns permet à tous les autres de ne pas se vomir au visage en se croisant dans un miroir. Parce qu’à chaque fois, à chaque impasse, à chaque refus de la puissance publique, à chaque négation de sa raison d’être qui est de prendre soin et de mettre en oeuvre une impérieuse politique du témoignage, d’autres le font. Le font eux-mêmes. 

Le chef de le start-up nation aime d’ailleurs à se fantasmer en John F. Kennedy d’opérette et n’hésite jamais à s’approprier son discours d’investiture quand il ânonne péniblement avec son ton compassé de mauvais acteur de théâtre : "Demandez-vous chaque matin ce que vous pouvez faire pour le pays." Et faites-le vous-mêmes.

Pourtant il est tellement évident de se demander aujourd’hui ce que l’état a fait, et pas seulement en temps de crise, pour écouter et accéder aux revendications des soignants, des enseignants, des avocats, et de tant d’autres. Ce que l’état a fait de leurs témoignages incessants, insistants, invitants. Demandez-vous chaque matin ce que vous pouvez faire pour le pays. Lavez-vous les mains. Fabriquez des masques. Lavez vos masques. Recommencez. Demandez-vous chaque matin ce que vous pouvez faire pour le pays. Lavez-vous les mains. Fabriquez des masques. Lavez vos masques. Recommencez. Demandez-vous chaque matin ce que vous pouvez faire pour le pays. Lavez-vous les mains. Fabriquez des masques. Lavez vos masques. Recommencez. Demandez-vous chaque matin ce que vous pouvez faire pour le pays. Lavez-vous les mains. Fabriquez des masques. Lavez vos masques. Recommencez.

Le tutoriel comme injonction. Puisqu’il y en a, des tutoriels, alors qu’attendez-vous ?

Et le DIY comme politique de santé publique. Fabriquez vos masques, vos respirateurs. Et demain vos lits d’hôpitaux et vos médicaments. Il n’aurait plus manqué que le tuto chloroquine pour que la gabegie soit complète.

Il est bien sûr des initiatives remarquables. Dans mon environnement proche, à La Roche sur Yon des bénévoles fabriquent et assemblent chaque jour des visières imprimées en 3D dans le fablab local. A Nantes, des équipes de chercheurs issus du monde de la robotique et de la santé, alliées à des entrepreneurs, des industriels et des agences gouvernementales, ont développé en quelques semaines un projet remarquable de respirateur artificiel à bas coût et open source : le Makair. Des actions et des projets littéralement vitaux. Car sans ces gens-là d’autres seraient morts aujourd’hui et d’autres mourraient demain. 

Cette réalité même interroge. Non pour en dénigrer les acteurs. Ni même pour opportunément en faire le prétexte à une stigmatisation des absences, des manquements ou des errements de l’état. Cette réalité interroge car cette réalité s’installe. Et s’installant elle nous installe aussi dans la croyance que l’incurie manifeste d’un état et les fautes commises dans le cadre d’une politique de santé publique (absence de stocks stratégiques de masques) peuvent être compensées par les efforts de chacun. Cette idée est aussi toxique que celle affirmant que l’état peut tout. L’état ne peut pas tout. Nous le le pouvons pas non plus. Mais au-delà de l’état et des citoyens qui en sont à la fois et le grain et l’ivraie, il est des politiques. De santé publique notamment. D’accès aux soins. De prise en charge des plus faibles. De droit au logement. Et tant d’autres. 

Pour ces politiques là, et pour celles et ceux qui en sont actuellement les garants gouvernementaux, pour celles et ceux qui les incarnent, l’environnement linguistico-managérial de "l’état plateforme" et de la "start-up nation" légitiment un ensemble de dérives des fonctions sociales premières de l’altruisme qui devient un simple "Do It Yourself" mais "For Others". Fais-le toi-même pour les autres. Injonction aussi commode qu’à tiroirs. Car ce "Do It Yourself For Others" n’est souvent qu’une énième forme de technosploitation : du "classique" Digital Labor (qui est un "DIY à la place de l’algorithme") aux formes circonstancielles visant à pallier l’incurie des états et des politiques de santé publique comme avec ces couturières (des femmes, encore …) se réunissant en collectif ("Bas les masques") pour dénoncer le systématisme des demandes de bénévolat qui leurs sont adressées

C’est la suite logique du discours macronien des voeux à la jeunesse. La suite logique du "Demandez-vous chaque matin ce que vous pouvez faire pour le pays." Une suite non-dite. Parce qu’indicible publiquement. Mais que chacun comprend, entend, et intègre par résignation, pas assimilation, par contagion, par apposition des mains invisibles du marché libéral du capitalisme quoiqu’il en coûte : "Demandez-vous chaque matin ce que vous pouvez faire pour le pays." Et si vous ne faites rien, alors ne venez pas vous plaindre.  

Epilogue.

La toujours opportunément tourbillonante et assez constamment navrante Aurore Bergé annonçait être en train de porter avec les parlementaires LREM un projet de loi visant, je cite :

"à adapter la législation pour protéger les maires pénalement mais aussi toutes les personnes dépositaires de l’autorité publique dans le cadre des opérations de déconfinement."

Pour l’instant il ne s’agit, heureusement, que d’une tribune parue dans la presse. Mais elle témoigne d’un Yolo politique que maître Eolas commentait en ces termes lapidaires :

"Déresponsabiliser les décideurs publics en leur garantissant l’impunité. Quelle excellente idée. Je ne vois pas du tout comment cela pourrait mal tourner."

Après les retours à l’école sur la base du "volontariat", renvoyant la responsabilité sanitaire sur des parents qui pour beaucoup n’auront pas le choix raisonné de la décision qu’ils prendront (puisqu’il faudra qu’ils aillent bosser), et devant le tollé bien compréhensible de certains maires, élus, enseignants, présidents de région qui mesurent à quel point la "politique générale de reprise" présuppose la mise en oeuvre de mesures qu’ils n’ont souvent ni le temps ni les moyens de prendre, il s’agit maintenant de déresponsabiliser lesdits acteurs et de créer au passage un nouveau régime d’impunité pour l’ensemble des forces de l’ordre, lesquelles n’avaient pas vraiment besoin de ça pour abuser des pouvoirs qui leurs sont confiés et renforcer l’idée qu’aujourd’hui plus qu’hier la France est un pays de flics.

Il faut espérer que cette énième idée à la con n’ira pas plus loin que la tribune dans la presse, mais elle est un nouveau témoignage de cette société de l’individualisation de la responsabilité, si chère à la dérégulation libérale.

Un triptyque classique. Trois tableaux. Premier tableau. Le gouvernement a édicté une sorte de tuto. de 64 pages (ramené à 54 après sa parution initiale) qui édicte les règles d’un cadre sanitaire de reprise laissant chacun des acteurs concernés pantois devant l’inanité, l’absurdité ou le manque de "sens" de ces mesures tutorielles. Deuxième tableau. Dans le même temps il laisse chacun face à sa responsabilité individuelle de "parent choisissant" (le fameux "volontariat") et de "salarié sans le choix" (la reprise économique doit se faire) avec le poids moral de cette contradiction impossible à supporter. Troisième tableau. Il rappelle opportunément qu’il ne faudra pas demander des comptes ni aux directeurs d’école, d’établissements scolaires, maires et préfets (qui pourraient donc être immunisés contre tout recours) ni à l’état lui-même (qui a donc délivré son tuto de 64 pages). 

Démerdez-vous braves gens. La société des tutos. La rhétorique du pipeau. La politique des idiots.

Apologue à l’épilogue.

Ma plus grande crainte en ce moment n’est pas celle de ma propre reprise (je suis enseignant à la fac, et les facs, elles, ne reprendront qu’en septembre, autre inconséquence, autre incompréhensible …), ni même celle de la reprise de mes enfants (même si pour deux d’entre eux la question se posera mais ma position sociale privilégiée me permettra d’assumer chacun de mes choix – et des leurs – quels qu’ils soient). 

Ce qui me terrifie littéralement en ce moment c’est la phrase que je cite souvent de Hannah Arendt. 

"Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce que vous voulez."

Voilà ce que le climat d’irresponsabilité politique actuelle dessine et forge, voilà ce que dessinent et forgent ces mensonges et ces va-et-vient permanents, ces atermoiements brusquement suivis de décisions impérieuses que rien ne semble étayer sinon l’arbitraire de la volonté d’un seul homme, ces calendriers improbables, ces coloriages mouvants de zones rouges un jour et vertes le lendemain, ces périmètres distanciels aléatoires ne renvoyant à aucune forme de réalité sociale, "un kilomètre autour de chez soi" puis "100 kilomètres en dehors de sa zone", ces mesures résolues sitôt ramenées à l’irrésolu du volontariat des uns (celles et ceux qui le peuvent) et à l’insolvable de la misère des autres (qui ne peuvent rien d’autre que d’être volontaires) … Et toujours ces putains de tutoriels.

Personne, personne ne sait ce que sera le monde d’après. Mais tout le monde, tout le monde comprend qu’il sera politique. Cette crise est pour certains l’occasion de faire de la citation d’Hannah Arendt un programme politique, une finalité, une ambition, un projet. Leur projet. Comme pour mieux tétaniser les prochains rendez-vous électoraux présidentiels. C’est un risque considérable. Une folie déjà presque palpable. Plus personne ne croira plus rien. La capacité d’agir se limitera aux tutoriels autorisés corrélés à la misère du fin du mois qui toujours pour les mêmes, viendra toujours trop tôt. Quand à pouvoir juger et penser … que nous reste-t-il à juger et penser dans un monde au chaque décision comme chaque indécision s’accompagne de son exact inverse, de sa vérité feinte ou de son mensonge révélé ? 

"Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce que vous voulez."

 

 

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Rappel des épisodes précédents.
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Et aussi pour se souvenir. 

CaféNumérique

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May 4, 2020 at 03:03PM

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